Développement

L'autonomie interne : levier de développement économique

Si le territoire du « Sahara Occidental » était « indépendant » dans un espace de plus en plus mondialisé, où les économies nationales cherchent à former de grands ensembles régionaux selon une logique de l'histoire et sous les contingences de la géographie, il aurait été en situation de dépendance économique sempiternelle. Autrement dit, l'indépendance politique aurait été un leurre ou un mirage entretenu par un discours idéologique creux. Il lui aurait manqué l'essentiel du pouvoir de décision économique et l'essentiel des moyens financiers et techniques pour mettre en œuvre ses éventuels projets. Le mot dépendance ne signifie pas ouverture sur l'extérieur dans un monde d'interdépendance, où l'identité d'intérêts entre les économies en voie de développement et les économies industrialisées n'est pas un postulat. Elle se réfère à une conjonction de facteurs amoindrissant la capacité de décider économiquement.

Dans la plupart des pays du Sud, il y a une conjonction historique des aspects technologiques, financiers et décisionnels de la dépendance. Mais celle-ci ne peut pas cesser par un changement aussi ponctuel et révolutionnaire de rupture du laisser-faire. A l'ère de formation de grands ensembles économiques, peut-on se permettre le luxe d'imaginer une certaine indépendance des territoires de dimension réduite et sans atouts prometteurs ? L'histoire récente prouve qu'un équilibre des compétences entre l'Etat et les instances régionales réduit les « frais organisationnels » du premier et nantit les secondes par la libération de leurs initiatives locales prometteuses et leur implication dans le processus de développement économique, social et culturel. Les deux sont à la recherche de partage des compétences à la lumière de contingences multiples pouvant tolérer une marge allant d'une simple déconcentration à une effective décentralisation de la décision économique. Le repérage d'un quantum de ce partage n'est pas une fin en soi. Il est assigné d'une fonction stratégique, celle de servir de levier au développement régional intégré.

I.     ombre d'une dépendance durable

Le « Sahara occidental » qui s'étend sur une superficie estimée à 266.000 kilomètres carrés, est d'une géographie hostile. Il est quasi désertique. Le sable ondulé et mouvant, couvre des plaines et plateaux de couches sédimentaires à perte de vue. Quelques cours d'eau intermittents ne semblent pas promettre la mise en valeur de zones irriguées ou de productions agricoles à grande échelle. On en déduira aisément une pauvreté de la flore et de la faune et leur étroite diversité. Sa population dispersée, de quelques 70 milles habitants en 1975, ayant connu un massif mouvement migratoire vers les provinces du nord, ne semblait pas être préparée à l'édification d'une économie viable et moderne. Le nomadisme était sa caractéristique fondamentale. La côte atlantique ne l'a que très peu séduit, avec notamment l'exercice d'une pêche artisanale vivrière. Les taux de scolarisation et de qualification étaient très faibles. Les activités dans la zone étaient fort peu diversifiées à savoir l'élevage nomade et l'économie agro-pastorale. Quelques bourgades de quelques milliers d'habitants dont Laâyoune, Smara et Dakhla, étaient les seuls rassemblements urbains existants. Il y avait une absence ou une faiblesse d'effets d'agglomération provoquant des économies d'échelle en l'absence d'économies externes préalables à toute activité productive.

L'infrastructure économique était en effet embryonnaire. Elle existait sporadiquement autour de l'exploitation des phosphates, au profit alors de l'ENMINSA (Empresa Nacional Minera del Sahara. S.A créée le 4 juillet 1992) et de quelques ports de pêche avec une moyenne de production de 6000 tonnes en 1971. Les seules unités industrielles opérationnelles furent deux conserveries espagnoles de poisson. Au terme de la période coloniale, ces activités directement liées à la métropole, n'ont pas débouché sur une relative qualification de la main d'œuvre locale, encore moins sur l'initiation à une ingénierie, à une maîtrise professionnelle et à une administration locale[1].

Un groupe social autonome, économiquement entreprenant et potentiellement activateur d'une dynamique locale d'autotransfusion de richesse était littéralement absent. L'histoire coloniale du territoire était peu généreuse ou clémente pour concourir à la formation d'une classe marchande sillonnant les routes caravanières pour atteindre l'au-delà de la côte.

A cette carence s'ajoute celle encore plus évidente, de conscience nationale, difficile à édifier car elle puise ses racines dans l'histoire et la culture pour faire fleurir ses branches dans la décision d'investir, de produire ou de commercer. Cela hypothèque aussi la genèse d'une petite galaxie de décisions productives, commerciales ou financières. Comment alors imaginer un hypothétique Etat indépendant doté d'un minimum de pouvoir local en l'absence de sustentation économique et sociale, d'un espace productif et de facteurs d'accumulation du capital  matériel et immatériel ? Comment cet Etat aurait-il imaginé des réformes porteuses d'espoir pour une amélioration du niveau de vie de la population ? Comment aurait-il tenté de formuler une politique économique au sens moderne du terme ? Comment aurait-il suppléé une classe d'entrepreneurs ou de décideurs sur le champ économique dans les conditions matérielles, géographiques et historiques du territoire ?

En l'absence de richesse stratégique, avec une demande mondiale croissante, et une position géostratégique favorisant le commerce et l'industrie mondiaux ou régionaux, cet « Etat », aurait certainement souffert dans la gestion, ne serait-ce que pour un temps, de sa dépendance sous la bannière d'un « nationalisme économique subalterne » ou virtuel. Il aurait eu des déséquilibres financiers intérieurs et extérieurs, durables et menaçants, avec de grandes difficultés à mobiliser l'épargne potentielle, à défier la méfiance envers l'avenir, à lutter contre les dépenses accompagnant un discours faisant apologie à ce « nationalisme subalterne » et à supporter le poids des importations alimentaires et d'équipement, et le fardeau de la dette extérieure publique ou privée. Comment cet Etat aurait-il pu innover avec ingéniosité, des solutions pour combler le grand déficit social en matière de santé et de formation, quand ses partenaires extérieurs, ceux dont il  prétend avoir le soutien, s'appuient sur un pouvoir sans sustentation légitime, ni souci social, ni cohésion nationale ? On est face à une pseudo nation, une simple condamnation à une dépendance économique et politique durable.

D'éventuelles tentatives d'instauration de sphères industrielles, financières ou commerciales auraient sombré sous un commandement bureaucratique contre-productif. Ce dernier aurait fini ainsi par avorter toute initiative créatrice et aurait transformé d'éventuelles réformes, aussi hâtives soient-elles, en cauchemar se soldant par un échec cinglant. Cela sous l'utilisation des capacités productives des pénuries et de la paupérisation au profit d'un groupe bureaucratique restreint et sans pouvoir de diffusion des revenus secondaires à travers le territoire. La pseudo république sahraouie, aurait tout simplement vécu pour s'avérer inutile pour la construction de l'ensemble maghrébin, pour s'étouffer dans une parodie de souveraineté attirant dans son cortège de macabres déboires et tragédies. Elle n'aurait été que l'ombre d'elle-même sans existence économique tangible, ni pesanteur sociale pour couver d'une économie locale. Comment aurait-elle surfé sur les crêtes d'impitoyables vagues  du système économique mondial ? Le territoire n'aurait pas suscité l'appétit des financiers ou des industriels étrangers ou multinationaux à s'y installer pour générer des richesses, sauf à l'imaginer comme une « république bananière ». Sa dimension et sa pesanteur socio-économiques n'auraient guère accouché de groupes financiers capables de résister ou de s'adapter à ces vagues. Le territoire aurait encore moins accueilli des industries délocalisées en quête de jours meilleurs. Il aurait fait montre d'un désert encore plus désertique.

D'ailleurs, lorsque le Maroc a récupéré ses provinces du sud, il s'est trouvé devant un vide quasi-total, en ce qui concerne leur équipement et leur dotation en services nécessaires à la continuité du minimum d'existence de la population. Pour faire face à ce lourd héritage, le pays devait faire appel à des moyens exceptionnels pour la reconstruction de cette partie de son territoire national. Cela devait soumettre la société marocaine à un exemplaire exercice de solidarité soldé par un transfert financier massif en faveur de ces provinces. Il fallait une ambiance de mobilisation générale et un volontariat national pour que des efforts colossaux soient déployés pour leur mise en valeur, leur équipement et leur développement. L'objectif affiché était d'abord de rattraper le retard hérité du passé, et dans une deuxième étape, de consolider l'intégration économique et sociale.

Durant la période coloniale, les contingences géographiques et historiques du territoire ne peuvent pas logiquement accoucher d'un espace socioéconomique articulant l'instance sociale et l'instance économique, ainsi que d'une articulation des relations sociales se déployant dans un espace sous une contrainte objective. Dès lors, on ne peut pas parler d'une reproduction sociale de cet espace, ou dimension spatiale de l'existence de rapports sociaux, comme  reflet ou déterminant d'une sphère productive : division de travail, floraison d'activités économiques diversifiées ou cadre de vie et de projection future à titre d'exemples. Le territoire, une des trois conditions juridiques constitutives d'un Etat, est donc plus qu'un simple espace géographique têtu. Il est la sédimentation du productif, de l'historique et d'une conscience d'appartenance à un tissu de relations sociales et économiques. A cet égard, il serait superflu de rappeler que pour le cas des provinces sahariennes, l'histoire prouve que cette appartenance était tissée de mille cordons ombilicaux, avec l'espace social et économique marocain. Des activités agropastorales et commerciales se prolongeaient sur une période pluriséculaire au Nord. Les siècles ont forgé et consolidé culturellement et politiquement  cette conscience d'appartenance, et ont reproduit socialement l'espace intégrant ces provinces.

En d'autres termes, des activités économiques, dites de forme petite marchande, se déployaient sans obstacles culturels ou politiques dans un espace unique ou homogène par l'invariance de la régulation, des normes ou des rapports sociaux par exemple. Certes, cette unicité était déterminée par les moyens matériels existant partout ailleurs dans l'histoire des nations. Ces mêmes moyens configurent de plus les modalités d'articulation spatiale des rapports économiques et sociaux qui sont l'un des facteurs du commerce ou de la localisation des activités économiques. Ils peuvent facilement articuler des espaces polarisés notamment dans les villes commerciales, les sites religieux ou culturels, les carrefours caravaniers, ou dans les ports.    

C'est dans cette perspective qu'on peut envisager, sans complexe, le principe de l'autonomie interne des provinces du sud dans un projet plus large de régionalisation. Une telle autonomie interne, répond certes aux contingences d'un passé présent, mais mobilisera la décision économique décentralisée dans le développement et la croissance d'une économie nationale viable face aux multiples défis du 21ème siècle. D'ailleurs, ce modèle décisionnel a fait ses preuves dans l'histoire économique contemporaine.

II.     l'autonomie pour promouvoir le développement économique

A l'ère des grands espaces économiques, des nations connues pour leur passé économique, leur contribution à la civilisation matérielle, forment des instances de coordination de leurs  politiques économiques ou de leurs décisions, touchant en particulier l'investissement, la consommation, la finance, les taxes et le déficit budgétaire à une échelle plurinationale régionale. Cela suppose une concession partielle de leur souveraineté absolue. Cette tendance s'affirme après la seconde guerre mondiale notamment à travers la mise en place d'entités telles que la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier (CECA), la Communauté Economique Européenne (CEE) actuellement Union Européenne (UE), le Pacte andin, actuellement Communauté andine, l'Association des Nations du Sud Est asiatique (ANASE) et le Marché Commun du Sud, MERCOSUD, appelé également MERCOSUR. Elle traduit la conviction que les acteurs de l'économie mondiale du 21ème siècle, ne seront pas des micro espaces économiques et encore jamais des territoires à faibles potentialités détachés de leur espace homogène. Cela n'empêchera guère des territoires locaux, gardant leur articulation avec le territoire socioéconomique d'ancrage, de se manifester dans cette économie par leur culture, leur dispositif économique matériel et immatériel et leur contribution à la création de valeur à l'échelle nationale ou plurinationale. Leurs instances représentatives de décision, d'innovation, de création, de projection ou de prospective, travailleront alors pour gérer le devenir de leur région de concert avec les instances nationales. 

Une telle vision d'ouverture est évidemment valorisante pour l'économie des provinces sahariennes, car leur territoire économique national, espace économique d'ancrage, ne vit pas en autarcie. Tel était d'ailleurs le cas avant leur colonisation espagnole. Il restera alors à définir les modalités du dispositif décisionnel tenant compte de leur retard historique et de la faiblesse de leur potentiel productif par rapport aux autres régions, de façon à viabiliser leur économie face à des impératifs économiques nouveaux et contraignants, eu égard aux longs siècles de leur articulation avec l'ensemble du tissu socioéconomique national. Ce dispositif assumera la tâche de mieux exprimer et de répondre adéquatement aux aspirations de la population, résorber les multiples déficits et relever les défis de ces impératifs. En d'autres termes, il contribuera aussi largement que possible à réguler le quotidien et le désir d'avenir des provinces du sud en interdépendance avec les autres régions du pays.

Cette approche, favorisera incontestablement une hiérarchisation des objectifs économiques nationaux et régionaux et la gestion stratégique des actions à même de développer la région comme un territoire interrelié aux autres (matrice d'échanges interrégionaux). La coordination et la complémentarité s'effectuent par le marché comme par les institutions, telles les entreprises, les organismes d'étude, les organismes financiers, l'agence de développement régional, les administrations ou par une régulation, en faveur d'une discrimination régionale positive et conjoncturelle.

Rappelons qu'historiquement, tout au long de sa présence entre 1884 et 1975, le colonisateur espagnol ne se souciait guère du développement économique et de la promotion sociale des territoires sahraouis. La région était jadis une simple étendue désertique inhospitalière, sans eau ni électricité, où la population mouvante vivait au gré des aléas climatiques. Elle est dotée à présent des infrastructures nécessaires ayant permis de sédentariser les habitants, de leur offrir les conditions d'une vie digne et d'assurer l'avenir des générations futures grâce à l'édification du système éducatif. Ni la rareté des ressources hydriques, ni l'érosion des sols, ni l'ensablement n'ont dissuadé les pouvoirs publics de faire de cette région aride entre 1976 et 2006, une terre viable, qui regorge de potentialités, au prix d'un volume d'investissement de 20 milliards de dirhams en capital fixe en équipement d'infrastructures de base à savoir les routes, l'eau potable, l'électricité, les hôpitaux, les ports, les aéroports, l'éducation et l'habitat[2], sans compter le manque à gagner fiscal pour l'Etat et les investissements en services publics courants.

La région, soit presque les deux cinquièmes du territoire national, demeure néanmoins à faible potentiel compétitif et attractif. Aussi ne contribue-t-elle que très faiblement à la génération de la valeur ajoutée nationale. A l'antipode, Casablanca, Rabat, Tanger, Fès, Marrakech, Meknès et Agadir et leurs régions respectives, produisent 48% du PIB sur une superficie de 2% du territoire, avec 9 millions d'habitants. L'étude de ses spécificités et de ses potentialités permet d'approcher sa problématique de développement en évoquant au moins quatre tendances lourdes :

  • L'absence d'un pôle agro-industriel ou touristique par exemple, forgé par une complémentarité entre les économies provinciales.
  • La répartition géographique de la population, sa concentration le long des grands axes routiers et du littoral et la baisse tendancielle des habitants du milieu rural, pose le problème de développer les secteurs à vocation rurale et entraîne plus de pression humaine sur les villes avec leur exigence croissante en équipement urbain y compris le logement.
  • L'absence d'un secteur qui puisse jouer le rôle de base économique régionale. Ce problème se pose également au niveau de chaque province.
  • La difficulté de drainer des investissements considérables, surtout privés, en dépit de l'effort dantesque des autorités publiques vers la région à cause d'une limite évidente qui est reconnue aux rendements d'opérations réalisées loin des grands marchés et dans des conditions de production peu compétitives.

Il semble qu'un hiatus handicape une parfaite adéquation entre cet effort public et la dynamique économique conséquente devant répondre aux aspirations d'une population impatiente.

L'expérience historique montre qu'à différentes étapes du développement d'une région, on place généralement des firmes opérant dans des activités motrices. Elles agissent sur l'ensemble de l'économie en participant progressivement au produit global, par induction dans leur environnement du supplément des biens et services qu'elles apportent[3]. Il s'agit d'industries de croissance, dépassant par leur productivité et leur croissance celles de l'ensemble du reste de l'économie régionale. On peut songer, pour le cas des provinces du sud, aux activités dérivées des phosphates, de la pêche maritime, du tourisme adapté au territoire et au terroir. Autour de celles-ci, bénéficiant des retombées positives de l'infrastructure fixe et sociale, se créent d'autres activités en amont ou en aval, consolidant le pôle de développement régional. On imaginera alors aisément le scénario cumulatif. Ce pôle se construit et se densifie par des effets techniques stimulant la génération d'emplois productifs, les effets d'approvisionnement et les effets de débouchés qui augmentent le produit global directement ou par l'intermédiaire des activités dérivées. A titre indicatif, tel était le cas des Minas Geraes au Brésil. Par irradiation, le pôle comportera des activités induisant des « complémentarités  multiples ». Cela suppose qu'une activité principale ou initiale peut stimuler le développement dans le temps et dans l'espace. Tout dépend de la nature du produit ou de sa vocation régionale, nationale ou internationale. Compte tenu des problèmes dimensionnels et d'économies d'échelles, les industries extractives notamment les phosphates et la pêche[4], auraient pu déclencher une telle séquence de constitution de pôle industriel de développement régional des provinces du sud.

La genèse de ces activités motrices requiert des conditions spatiales mais surtout sociales,  l'existence d'un esprit d'initiative entrepreneuriale, du capital en savoir (le savoir faire et le savoir gérer) et des structures culturelles. L'effort public en infrastructures est certainement une condition nécessaire mais non suffisante au déploiement de ces activités. Face aux recherches de l'historien et du sociologue, la théorie économique focalisée sur les projets régionaux, intègre aussi bien les phénomènes de l'aménagement de l'espace que ceux des fluctuations économiques et de croissance. Telles sont les tâches, parmi d'autres, de diagnostic préalable de l'autorité régionale de gouvernance sous le régime d'autonomie interne afin de tirer profit, en le capitalisant, de l'effort d'investissement consenti pendant plus de trois décennies.

Les économies externes de ces activités, naissent des améliorations techniques profitant à l'ensemble d'une industrie ou d'une économie régionale sans avantage compensatoire. Elles sont exclues du calcul des investissements dans les entreprises motrices. Un marché étroit en limiterait les effets s'il empêche leur création : faible poids démographique, faible infrastructure d'éducation et de formation pour offrir la main d'œuvre qualifiée ou faible niveau des revenus moyens par exemple. Les effets d'induction d'industrie, exploitant des richesses du territoire, seraient faibles.  Ces obstacles sont levés dans le cas de relations entre une instance de décision centrale et une région autonome maximisant le bénéfice social. Il s'agit d'effets d'entraînement escomptés à partir des flux d'investissement.  Les conditions satisfaisantes de coût, de productivité, d'emploi, de transport, de gestion et de développement en seront améliorées en bénéficiant d'une infrastructure nationale à large échelle, à savoir l'infrastructure portuaire et routière, l'équipement électrique et les réseaux de communication. Aussi, l'autorité de gouvernance régionale devra-t-elle disposer de capacité à évaluer, dans une optique socio- économique, les retombées escomptées de tout projet d'investissement aussi bien dans sa propre région que dans d'autres régions.

La région ouverte sur les autres, tirant profit de l'indivisibilité de certains facteurs de production, en l'occurrence les infrastructures et la formation des ressources humaines, servira d'une assise spatiale au développement d'un pôle de croissance attractif avec avantages de production de masse et d'économies d'échelle par le problème des débouchés. Les relations d'échange entre la région du sud et les autres n'imposeront pas, par exemple, une limite à l'affinement en dynamique de la division du travail (formation et qualification professionnelles poussées des ressources humaines locales). Elles apporteront aux provinces du Sud les effets de traction, pouvant conduire dans la durée à une diversification de leur tissu productif[5].

III.          a la recherche d'un équilibre coordonné entre autorité centrale et région autonome

L'application du principe d'autonomie interne au plan économique, n'ira pas sans poser le problème de changement des structures des instances décisionnelles. L'évolution économique des provinces du sud, devrait atteindre un quantum d'action à partir duquel on constatera une mutation de leurs structures sociales et économiques. Les résistances aux changements (le poids des activités traditionnelles, les velléités de décision centralisée, l'attitude d'assisté d'un paternalisme administratif, la faiblesse des initiatives entrepreneuriales et managériales locales, etc.) s'effriteront, tandis que l'on distingue des seuils d'ajustement, de rupture puis de mutation. Sous une gouvernance économique autonome, ces provinces devront opérer une transition d'un équilibre décisionnel entre les instances centrales et régionales à un autre, dosant les compétences locales et centrales, à coups d'effets déséquilibrants, pour engendrer une restructuration. Les autorités de gouvernance territoriale régionale devraient envisager un apprentissage de la démocratie locale, en s'armant d'outils de compétences, pour mieux s'acquitter de leur mission d'un développement participatif.

L'aspect économique de ce développement passe par l'identification parfaite de ses potentialités sectorielles, par la levée des contraintes et handicaps rançonnant sa croissance, par la hiérarchisation des choix sociaux et économiques et par l'arbitrage rationnel entre différentes alternatives socioéconomiques à la veille du lancement des projets répondant aux aspirations de la population. Les étapes à suivre, pour ce faire, s'articulent notamment autour des axes suivants :

  • Inculquer aux acteurs locaux une culture basée sur la portée régionale de toute action à entreprendre. Une telle approche favorisera la vision globale et la gestion stratégique des actions à même de développer la région à l'instar d'un territoire unifié.
  • Réfléchir à un plan d'action à même de sensibiliser et de mobiliser les populations locales à participer plus activement au projet de développement. Ceci est rendu primordial par la tendance graduelle, généralement acceptée, à faire de ce projet un espace de choix, de compromis et de consensus, garantissant sa réalisation.
  • Instaurer et encourager, dans une perspective participative, l'esprit d'initiative locale de partenariat entre les acteurs économiques et les diverses instances régionales et nationales.
  • Accorder un intérêt accru aux mesures d'accompagnement des programmes de coordination régionale et nationale pour dépasser la vision restreinte de projets physiques à réaliser selon un échéancier, sans les soumettre à une hiérarchisation des priorités, au suivi et à l'évaluation économique et sociale de leur exécution.

Ces quelques éléments de diagnostic et ces propositions sont difficilement envisageables en dehors des instances régionales bénéficiant d'un capital du savoir et jouissant d'autonomie de décision économique et sociale par rapport aux instances centrales selon un cheminement de partage progressif des compétences. Les expériences historiques en l'occurrence les « länder » en Allemagne, les régions autonomes en Espagne et en Inde, sont à cet égard instructives. L'impératif sera ainsi de doter les instances de la Région autonome d'attributions propres.

Cet objectif nécessitera :

  • L'établissement d'une matrice de spécificités des provinces du sud dans leur arrimage au reste de l'économie nationale.
  • L'interpellation des instances de coordination et de pilotage aux prises des réalités et besoins locaux afin d'élaborer et de proposer des projets présidant au destin d'un ressort territorial qu'on pourra intégrer dans les modèles régionaux interbranches.

Ces instances, en négociation avec les instances centrales, auront en priorité la tâche [6]:

  • De tenir compte des incidences macro économiques de leurs projets au niveau de l'entreprise.
  • D'introduire dans ceux-ci les préoccupations qualitatives et la conversion des plans économiques régionaux en activités compétitives.
  • De tenir compte de la mobilisation de leurs ressources dans des projets à fort spectre d'irradiation régionale des effets d'entraînement (spécialisation régionale), pouvant favoriser l'attractivité des facteurs productifs, et de mettre à profit les retombées des relations avec les autres régions.
  • De tirer profit des expériences des entreprises et des instances des autres régions.
  • De veiller à la sauvegarde du patrimoine culturel matériel et immatériel pour les générations futures en harmonie avec le développement économique, social et culturel des générations présentes. La capacité des générations présentes à transmettre le patrimoine culturel aux générations futures, dépendra de la bonne intégration des politiques culturelles en matière de patrimoine au processus de développement. Ce qui sous-tend une approche pluridisciplinaire du lien entre la sauvegarde du patrimoine, le développement, la participation des populations sahariennes à la préservation de leur patrimoine et à sa mise en valeur touristique maîtrisée.

Il s'ensuit qu'un travail pédagogique d'information et de sensibilisation de la population et des élus locaux est un  incontournable préalable à la concrétisation économique du principe et de la politique d'autonomie. L'Etat retrouvera alors pleinement sa fonction d'arbitrage entre priorités stratégiques nationales et de coordination interrégionale. Les instances régionales auront à promouvoir des élites suffisamment outillées, pour mettre en symbiose l'expression libre des besoins et des aspirations et le travail associé des  populations des provinces du sud avec leur authentique développement économique, loin de toute apparence de simple amélioration de leur condition de vie[7].      



[1] Larbi HANANE, Modèles de développement industriel dans les pays du tiers monde, Editions Maghrébines, 1978.

[2] Durant ces trois décennies, les pouvoirs publics ont réalisé un volume d'investissement en équipement tel que la région compte, aujourd'hui, 10.000 kilomètres de routes, cinq aéroports, quatre ports maritimes, cinq villages de pêche ; le taux de desserte en eau potable est de 82% et le taux de raccordement au réseau électrique est de 81%  mettant en réseau, entre autres, 45.000 logements nouvellement construits.

[3] F. Perroux, L'Europe sans rivage, PUF, 1954.

[4] La pêche a généré un chiffre d'affaire de 9,4 milliards de dirhams en 2005 contre 7 milliards deux années auparavant.

[5] André Marchal, La notion d'économie complexe, Revue d'histoire économique et sociale, n° 2, 1946.  Par économie complexe, on entend un ensemble productif assurant sans recours obligatoire au reste du monde, la couverture des besoins privilégiés par le modèle de consommation de la société considérée.

[6]  Voir Larbi HANANE, Crise d'industrialisation du tiers monde, essai d'approche dans le cadre du système économique mondial, thèse de doctorat d'Etat,  tome 2, pp.212-226.

[7] Aussi, ne s'agit-il guère d'une simple parodie d'un programme régional imposé aux provinces concernées. Celui-ci sera établi et mis en œuvre par l'autorité autonome de gouvernance économique. Le lien entre aspect juridico-politique et projet de développement étant résolu, rien n'apparentera cette démarche à un quelconque exemple de programme imposé par une puissance  à un territoire (cas  du plan de Constantine, en 1958, mené par la France en Algérie). Toute éventuelle comparaison pareille, sera une simple vue idéelle et non fondée.

Larbi Hanane
Enseignant chercheur a l'université mohammed V de rabat

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