Développement

Autonomie, capital social et développement communautaire repères croisés : maroc et agences internationales de développement

Protagoras avait raison : « L'Homme est la mesure de toute chose ». Deux millénaires et quelques cinq siècles plus tard, les Etats signataires de la Déclaration sur les Objectifs du Millénaire pour le Développement pourraient surenchérir : « L'Homme est la mesure de tout développement ». Cette vérité à la fois antique et nouvelle travaille aujourd'hui toute la littérature de facture développementaliste au point de bousculer bien des orthodoxies qui monopolisaient naguère le domaine des thérapies traitant du mal-développement dans le monde. Cette nouvelle percée sur l'Homme à la fois comme mesure et comme finalité du développement a eu un effet de contagion immédiat. En contrepoint à la Déclaration sur les Objectifs du Millénaire pour le Développement signée en septembre 2000 par les Etats membres de l'Organisation des Nations Unies (ONU), la Banque Mondiale a engagé une enquête peu orthodoxe (La voix des pauvres : un appel au changement)[1] pour comprendre la pauvreté du point de vue des pauvres eux-mêmes. Plus de 60.000 opinions de femmes et d'hommes démunis dans 60 pays y ont pris la parole pour dire leurs sentiments et doléances en matière de lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale. La lecture du document permet de ramener ces doléances à une exigence cardinale : le nécessaire renforcement des capacités des communautés de base à s'organier et à négocier directement avec les représentants du Gouvernement et les prestataires de services le contenu des projets et leur responsabilisation pour qu'elles puissent gérer directement les ressources et éviter la corruption et les intermédiaires.

Les développements qui suivent ont l'ambition de mettre en exergue la valeur thérapeutique de l'approche en termes de développement communautaire, mais aussi l'originalité du contexte marocain d'appropriation de l'agenda du Millénaire et sa traduction dans les programmes nationaux de lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale. Mais, loin de se réduire à un exercice comparatif mettant en confrontation l'agenda national en la matière et les standards internationaux, dont les Objectifs du Millénaire pour le Développement représentent un modèle référentiel[2], notre démarche suggère d'abord de creuser au-delà de cette perspective développementaliste pour déterminer en quoi l'approche en termes de développement communautaire est capable de réinventer la problématique territoriale étatique et, par là même, le concept d'autonomie qui lui est associé. Nous estimons en effet que, par-delà ses effets bienfaiteurs sur le plan socioéconomique, une opérationnalisation saine des Objectifs du Millénaire pour le Développement - dans leur dimension communautaire en particulier - est capable de constituer, à terme, un cadre optimal résorbant la contradiction apparente entre le principe d'autonomie des communautés de base et l'impératif d'intégration territoriale. Les lourds investissements politiques, institutionnels, financiers et socioéconomiques consentis par l'Etat marocain pour valoriser le territoire du Sahara marocain ont, non seulement amélioré les conditions d'existence et les possibilités d'épanouissement des populations sahraouies, mais aussi désamorcé un des arguments les plus populistes du séparatisme territorial qui a joué un temps sur la fibre de l'exclusion sociale et du centralisme de l'Etat marocain. Aujourd'hui, il n'est pas surprenant de voir les tenants de la thèse de l'autodétermination-indépendance décidément réduits à la défensive par l'effet conjoint de deux dynamiques enclenchées récemment par les autorités du Royaume : le Projet Marocain d'Autonomie pour le Sahara qui a proposé à la négociation une architecture institutionnelle intégrant les acquis les plus avancés en matière d'autonomie régionale et l'Initiative Nationale pour le Développement Humain (INDH) qui travaille aujourd'hui sur le renforcement des capacités citoyennes et communautaires dans les provinces sahariennes, dont on sait, au demeurant, qu'elles enregistraient déjà, depuis au moins deux décennies, des scores en termes d'Indicateurs de Développement Humain (IDH) bien supérieurs à la moyenne nationale. Les 20 milliards de dirhams que l'Etat marocain avait investis au Sahara au cours d'une trentaine d'années dans le domaine des infrastructures de base (routes, centres de santé, écoles, ports, aéroports, approvisionnement en eau, énergie, etc.) font qu'aujourd'hui les IDH enregistrés dans les trois régions sahariennes (Oued Eddahab-Lagouira, Guelmim-Esmara, Laâyoune-Boujdour-Sakia El Hamra) sont de loin - ainsi que le souligne un rapport du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) - les meilleurs sur le plan national[3]. Et pour cause. Etre indépendant au Sahara, c'est dominer les sables, pérenniser la vie, éradiquer l'insalubrité, fertiliser le désert, réussir le maillage aérospatial et portuaire des territoires, planter des écoles et des hôpitaux. L'inventaire est inépuisable, et son envergure n'a d'égal que la volonté de vaincre les sables[4].

Encore faut-il noter que ces dynamiques nouvellement enclenchées dans les régions sud-marocaines trouvent, pour partie du moins, leur fondement dans les transmutations qui ont affecté, à l'échelle globale, le rapport de l'Etat postmoderne à la territorialité et, partant, à l'autonomie. Ces deux notions ont d'ailleurs fait l'objet de refondations théoriques et de solutions pratiques qui en ont réinventé le sens et la portée. La doctrine spécialisée a souvent souligné que la crise de la territorialité étatique comme effet combiné de la globalisation et de la démocratisation (éclatement des identités sub-étatiques, banalisation des frontières, déterritorialisation des solidarités, etc.)[5] n'a été surmontée qu'au prix d'un réaménagement du principe d'autodétermination. Ce dernier ne s'entend plus automatiquement, comme auparavant, comme un simple synonyme d'indépendance étatique d'une communauté occupant un territoire déterminé puisque, à quelques rares exceptions, il n'existe pratiquement plus de peuples à libérer du joug colonial[6]. L'autodétermination recouvre alors sa signification démocratique originelle, celle des révolutions anglaise, américaine et française qui soulignaient plutôt la « vocation des peuples à s'administrer librement »[7]. L'autodétermination démocratique au niveau sub-étatique trouve ainsi son aboutissement institutionnel idoine dans l'option fédérale ou la régionalisation avancée qui offrent un compromis respectueux à la fois de la souveraineté étatique et des besoins d'autonomie territoriale.

Les métamorphoses de l'autonomie en tant que dynamique sociale renouvelée et incontournable trouvent aussi une explication probante dans les mutations structurelles qui ont secoué les sociétés humaines en modernité tardive (ou postmodernité). « Société du risque », « patriotisme constitutionnel », « capabilités » et autres correspondent tous à des thèses récemment mises en avant par les sciences sociales prenant pour objet les risques de la postmodernité et les remèdes à inventer pour s'y adapter. Le paradigme de la « société du risque »[8], mis en perspective par le sociologue allemand Ulrich Beck, nous invite à porter notre attention, non plus simplement sur les processus de production et de répartition des richesses (société industrielle), mais primordialement sur le besoin toujours croissant de maîtriser les risques involontairement induits par la machine économique et sociale (société post industrielle). Dans l'hypothèse de la « société du risque », le caractère global, donc contagieux et transnational qui singularise les risques de la postmodernité se solde par une quête infatigable d'assurage qui, à son tour, augmente le travail de prospective et d'anticipation, les questions de l'avenir devenant alors celles du présent. A la « solidarité dans la misère », chère à l'âge industriel, se substitue une « solidarité dans la peur »[9] où les frontières et la souveraineté se révèlent de moins en moins opérantes pour optimiser les conditions d'assurage humain. Les réflexes existentiels de sécurité et d'autonomie sont alors réduits à rompre avec leur vieille connotation négative les identifiant à l'autarcie ou à l'absence d'interdépendance puisque la maîtrise des nouveaux risques réclame des moyens qu'un territoire isolé ne possède pas toujours. Bref, pour identifier et traiter un risque, les communautés humaines ont davantage besoin de se décloisonner, de mettre en commun leurs ressources, de tisser des solidarités territoriales et fonctionnelles plus larges et plus viables.

Nous touchons ici à la seconde thèse, celle du « patriotisme constitutionnel » développée par Jürgen Habermas pour réinventer le rapport entre citoyenneté et institutions politiques en modernité tardive. Dans L'intégration républicaine et autres textes pionniers[10], le philosophe allemand soutient que seule une « communauté de projet », mobilisant un intérêt collectif et des attentes partagées, serait viable et mieux adaptée aux sociétés post industrielles déchirées par des césures idéologiques et identitaires meurtrières. L'idée de « patriotisme constitutionnel » suppose que les citoyens rattachent leur allégeance aux institutions démocratiques, seules capables de garantir le plein épanouissement des membres d'une communauté politique, plutôt qu'à des référentiels de type exclusiviste comme la race, la langue ou le sol. Mieux encore, le pluralisme culturel et les dynamiques de différenciation identitaire à l'œuvre dans les sociétés post industrielles ont de bonnes chances de s'épanouir et de s'exprimer dans l'hypothèse du « patriotisme constitutionnel », plus à même de fournir des réponses institutionnelles adéquates (représentation politique, décentralisation, judiciarisation, etc.). Alors que plusieurs millions d'êtres humains paient de leurs vies la facture identitaire en Irak, au Liban, au Soudan, en Somalie, pour ne citer que les entités étatiques arabes fragilisées par des césures ethniques ou confessionnelles, les défenseurs de l'intégration européenne puisent dans le registre du « patriotisme constitutionnel » pour faire reculer l'euroscepticisme et favoriser les conditions d'émergence d'une communauté politique soudée par un projet commun (Constitution pour l'Europe). On s'en aperçoit bien, l'autonomie dans son acception négative révèle ses limites. Au-delà de son anachronisme par rapport aux réalités des sociétés postmodernes, le phénomène identitaire micro-nationaliste pourrait être source de risque et de déperdition d'énergie.

Le troisième paradigme - qui nous intéresse ici le plus - se rapporte à la théorie des « capabilités » développée par l'économiste indien Amartya Kumar Sen, honoré du prix Nobel en 1998. Ce dernier compte aujourd'hui parmi les théoriciens du choix social dont l'audience est la plus forte auprès des agences internationales de développement. La notion de « capabilité » qu'il a développée est à la base de toutes les notions dérivées qui irriguent aujourd'hui la littérature sur le développement humain et la lutte contre la pauvreté. Le PNUD lui saura toujours gré d'avoir influencé la formulation des Objectifs du Millénaire pour le Développement et contribué à l'élaboration des Indicateurs de développement humain. Ce spécialiste de la famine et de l'économie du développement est à l'origine d'une révolution paradigmatique qui a bousculé les prismes théoriques à travers lesquels à la fois les économistes néo-classiques et les philosophes néo-utilitaristes appréhendaient d'ordinaire le rapport entre autonomie et développement. Alors que ces derniers présument qu'un agent (individu, Etat, marché, etc.) est réellement autonome, dès lors qu'il est dégagé de toute contrainte ou interférence extérieure limitant ses choix ou son action, Kumar Sen juge cette condition insuffisante et considère que l'autonomie d'un individu, d'un groupe humain ou d'une entité territoriale, est à définir par référence aux « libertés positives », aux « capabilités »[11] qui conditionnent le caractère opérationnel des choix pris par chaque agent. En suivant les analyses de l'économiste indien, le fonctionnement de chaque individu est tributaire d'un certain nombre de chances concrètes d'agir. Si, dans un cas quelconque, certaines capacités font défaut à une personne (par exemple, déficit de compétences ou de ressources nécessaires), il serait trompeur de lui donner le droit d'agir en tant que personne pleinement autonome. Schématiquement, les capabilités s'identifient au passage de droits ou libertés formels à des libertés réelles, le rôle des pouvoirs publics étant d'optimiser les possibilités individuelles et communautaires et de convertir les biens et services ainsi que les droits formels reconnus en de véritables capacités de choix et d'action. Et l'économiste indien de recommander à chaque société de dresser une liste des « capabilités minimales » garanties par l'Etat. Comme on le verra plus loin s'agissant du Maroc, l'autonomie et le développement communautaire sont étroitement conditionnés par l'accessibilité des citoyens aux services sociaux de base, mais aussi par la mobilisation de leur propre capital social, c'est-à-dire de l'ensemble des compétences localement acquises leur permettant de s'approprier le processus de développement depuis l'identification des besoins jusqu'à l'évaluation.

L'on ne redira donc jamais assez que le sens et les finalités de l'autonomie ont été reconstitués à la lumière de réalités inédites que le bon sens ne saurait porter à négliger. D'un côté, la désagrégation des repères juridiques classiques a refondé le dogme de la souveraineté en y injectant une dose plus substantielle d'interdépendance, mais aussi de déconcentration territoriale ; de l'autre, l'échec évident des utopies révolutionnaires a démythifié la capacité de changer le monde par le simple usage des armes ou des idéologies. On saura gré aux concepteurs du Projet Marocain d'Autonomie pour le Sahara d'avoir intégré cette double mutation en proposant une architecture territoriale sacrifiant beaucoup à la tradition unitaire du Royaume et une approche proactive fondée sur la valorisation du territoire par ses propres populations. La diplomatie marocaine, jouissant de l'appui de puissantes chancelleries internationales, aurait emprunté d'autres chemins en continuant de se cramponner au légitimisme territorial et au discours irrédentiste des années de l'indépendance. Solidement établi dans ses territoires, le Maroc aurait aussi légitimement maintenu sa foi dans le recours à l'action armée pour défendre son intégrité territoriale. L'offre marocaine de négociation s'est finalement résolue à une démarche réaliste consistant à intégrer les acquis du Millénaire en matière d'autonomie positive. Comme l'affirment plusieurs adeptes du nouveau concept de l'autonomie, un des meilleurs antidotes au séparatisme territorial est d'activer, au niveau de chaque unité étatique, des processus de « développement décentralisé » ou communautaire basés, sur le plan institutionnel, sur l'activation des normes démocratiques de régionalisation, et au niveau socioéconomique, sur les capabilités et le renforcement des compétences des populations locales[12]. Le Rapport du cinquantenaire sur les perspectives du Maroc à l'horizon 2025 a bien formulé ce dilemme en soulignant la nécessité pour le Royaume, pays à la « croisée des chemins » traversant « une période de questionnements en profondeur », de gérer avec circonspection ses choix entre un Etat «décentralisé où toutes les collectivités contribuent au processus de développement humain» et « une  spirale de la régression » qui conduirait le pays « à une situation intenable »[13]. Les chantiers lancés concurremment au double niveau de l'INDH et du Projet Marocain d'Autonomie constituent la « solution marocaine » à ce défi, les capabilités et le développement communautaire étant, de nos jours, la clé de voûte de la viabilité de toute dynamique territoriale nationale. Mais, qu'entend-on d'abord par « développement communautaire » ?

I.     le développement communautaire : genèse et essai de définition

Le développement communautaire, en tant que paradigme porteur d'une philosophie particulière du développement, n'est pas neuf. Sa récurrence dans les discours politiques date au moins de la fin des années cinquante du siècle passé[14]. Sa nouveauté vient du fait de sa (re)découverte relativement tardive par les agences internationales de développement, celles du système de Bretton Woods en particulier, et leur alignement sur les prémisses philosophiques qui le fondent. Sur le terrain proprement onusien, le développement communautaire doit son apparition à un arsenal de textes et d'instruments dont la Résolution [2542 (XXIV)] adoptée par l'Assemblée générale le 11 décembre 1969 sur « le progrès et le développement dans le domaine social » est la plus ancienne. Les Conférences Mondiales sur la Population et le Développement tenues successivement à Bucarest en 1974, à Mexico en 1984 et au Caire en 1994 ont été unanimes à souligner la pertinence des politiques démographiques, dans leur dimension communautaire notamment, en tant que levier indépassable du développement économique et social. Il a fallu cependant plusieurs décennies pour faire passer ces objectifs dans les agendas des agences internationales de développement. Ce fut d'abord le « Sommet mondial pour le développement social » organisé par les Nations Unies à Copenhague en mars 1995, puis la fameuse Déclaration sur les Objectifs du Millénaire pour le Développement adoptée par les Nations Unies en septembre 2000. Celle-ci a convenu, pour engager le 21ème siècle sous de bons auspices, d'un agenda de huit objectifs essentiels à atteindre d'ici à 2015, allant de la réduction de moitié de l'extrême pauvreté et de la faim à la mise en place d'un « partenariat mondial pour le développement » en passant par l'éducation primaire pour tous, l'amélioration de la santé maternelle et infantile, la préservation de l'environnement, l'arrêt de la propagation du Sida, du paludisme et d'autres maladies, la promotion de l'égalité et l'autonomisation des femmes. Dans la même veine, le Rapport mondial sur le développement humain publié par le PNUD en 1997 apporte une remise en cause significative au paradigme néo-classique de développement. La volonté politique d'éradiquer la pauvreté y est soulignée comme un vecteur de développement au moins aussi déterminant que celui de la croissance économique. On trouve ici un écho direct des directives du Sommet mondial de Copenhague. La Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International (FMI) avaient alors été clairement sommés de prendre en compte la dimension sociale et communautaire du développement. En contrepoint de cette nouvelle orientation, on trouve la critique des Programmes d'Ajustement Structurel (PAS) dont les résultats ont été jugés médiocres, voire contreproductifs[15]. Le système de Bretton Woods fut accusé d'être le sinistre artisan d'un modèle d'aide au développement coupé des bénéficiaires ultimes, nuisible à l'environnement, agressant les sociétés locales, renforçant les inégalités et confortant les régimes autoritaires en place[16]. Au tournant du millénaire, la Banque Mondiale entreprit un vaste travail de refondation et d'autocritique, qui sera plus systématiquement développé dans l'édition 2000/2001 du Rapport sur le développement dans le monde[17]. A cette époque, la Banque Mondiale a officiellement adopté une nouvelle approche de la pauvreté, multidimensionnelle, fondée en particulier sur les apports théoriques d'Amartya Sen qui a « (...) abondamment écrit sur la valeur de l'élargissement du concept de pauvreté au-delà de la  privation de revenu pour y inclure la privation des capacités de base (...) »[18]. Saisi sous ce rapport, le secret du développement est à chercher dans l'équité des circuits économiques, la lutte contre l'exclusion sociale et la mobilisation du capital social des communautés locales, jusque-là ignorées des dispositifs analytiques et opératoires des agences internationales de développement.

Souvent présentée comme la manifestation d'un changement de paradigme, l'approche en termes de développement communautaire conduit le PNUD et les autres agences onusiennes de développement « (...) à concevoir des stratégies de lutte contre la pauvreté fondées sur le principe d'autonomie des pauvres (...) »[19]. On table, dans cette optique, sur le fait que les pannes de croissance vont être résorbées par les communautés elles-mêmes grâce aux instruments de la microfinance et du renforcement des capacités, c'est-à-dire « (...) l'expansion de la liberté de choix et d'action (...) » des communautés, ou encore « (...) l'expansion des ressources et capacités des pauvres à influencer, contrôler et tenir pour responsable les institutions qui affectent leurs vies »[20].

Cet engouement pour les communautés a été jusqu'à affecter et influencer les politiques d'aide au développement. La littérature spécialisée a fait grief aux dispositifs classiques d'aide au développement d'avoir toujours privilégié les circuits gouvernementaux, marginalisé les communautés bénéficiaires et procédé par des versements massifs et rigides opérés dans un strict cadre budgétaire. Le fameux souci de l' « exercice budgétaire » obnubilait l'agenda de l'aide et les résultats étaient souvent mesurés en termes de volume financier plutôt qu'en fonction de la qualité ou de la pérennité des programmes d'assistance[21]. L'acheminement des fonds via des agences gouvernementales et le cantonnement des populations locales dans le statut de simples réceptacles au lieu de les traiter sérieusement comme de véritables acteurs capables de s'impliquer dans l'identification et la mise en œuvre des projets ont eu sur les bénéficiaires un effet de démobilisation. Démotivées, les populations prennent leurs distances et ne s'impliquent que très superficiellement dans les projets dont ils sont censés être la cible. Pour remédier à cette crise de l'aide publique au développement, des bailleurs de fonds bilatéraux et multilatéraux ont mis en place depuis une quinzaine d'années soit des programmes d'annulation de la dette, soit des actions de développement participatif ou de développement décentralisé[22]. C'est dans ce contexte que les principales agences internationales de développement ont développé des composantes participatives dans leurs programmes d'aide au développement à grande échelle, comme en attestent les programmes « Développement Communautaire Participatif » (DCP) appuyés par la Banque Mondiale et les « Projets d'Appui au Développement Communautaire » (PADC) sponsorisés par le PNUD. Parallèlement, la fameuse règle de « la garantie souveraine » voulant que, pour des raisons de solvabilité, seules les agences gouvernementales soient éligibles aux instruments de prêts et aux fonds d'assistance, connut un assouplissement significatif permettant de transférer des sommes substantielles directement aux communautés de base par le biais d'ONG locales ou internationales.

II.      un partenariat pour le développement communautaire : la banque mondiale et le pnud au maroc

La Banque Mondiale et le PNUD constituent les deux principaux bailleurs de fonds, mais aussi les deux fournisseurs majeurs de programmes et de dispositifs opératoires en matière de développement communautaire au Maroc. A quelques différences près, ces deux agences puisent leur philosophie en la matière dans le même modèle référentiel que sont les Objectifs du Millénaire pour le Développement. La rubrique Développement Communautaire Participatif (DCP) ou Community-driven development (selon la nomenclature anglo-saxonne) est le programme officiel par lequel la Banque Mondiale s'engage à traduire et à diffuser les Objectifs du Millénaire pour le Développement au Maroc[23] et ailleurs. Les dotations financières souscrites au seul niveau de la Banque Mondiale au titre des programmes DCP représentent environ 10 % du portefeuille de cette institution financière, soit deux milliards de dollars par an. Comme l'affirme Daniel Owen, coordinateur du DCP à la Banque Mondiale, les programmes souscrits pour la Région MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord) ne cessent d'augmenter et visent à « (...) intégrer en permanence le DCP dans les stratégies nationales de réduction de la pauvreté, de façon à faire de l'action et l'initiative communautaires des éléments essentiels d'un développement local pérenne »[24].

Aujourd'hui, le partenariat entre le Maroc et la Banque Mondiale est principalement structuré autour des programmes INDH (Initiative Nationale pour le Développement Humain) lancés par le Souverain lors de son discours du 18 mai 2005. La Banque Mondiale offre, dès septembre 2005, son assistance technique et son appui financier. Véritable « chantier de règne » selon la formule officielle, l'INDH se donne « (...) pour objectifs de réduire la pauvreté, la vulnérabilité, la précarité et l'exclusion sociale (...) » au Maroc et « (...) cible 250 quartiers urbains et 360 communes rurales à travers des investissements publics multisectoriels et générateurs de revenu (...) »[25]. Concrètement, la Banque Mondiale a fait passer ses préconisations au moyen d'une série de conversations engagées avec le Comité de pilotage de l'INDH, la Coordination nationale de l'INDH au Ministère de l'Intérieur et d'autres interlocuteurs locaux. Marquées par les importants entretiens de Washington, le 15 mars 2006, entre le Premier ministre marocain et le Président de la Banque Mondiale, Paul Wolfowitz, cinq « délégations INDH » successives ont visité le Royaume entre décembre 2005 et novembre 2006. La dernière mission s'est soldée par la clôture des négociations pour l'octroi d'un prêt de 78,9 millions d'euros couvrant la période 2007-2010. En plus des ateliers coordonnés par les cadres de la Banque Mondiale auprès de l'université marocaine, les missions INDH avaient aussi notamment pour objet de finaliser les indicateurs de décaissement et les manuels de procédures, clarifier les responsabilités institutionnelles, arrêter le plan stratégique de renforcement des capacités et le plan d'action de communication de proximité, analyser l'état d'avancement des Initiatives Locales de Développement Humain (ILDH) et des schémas de lutte contre la précarité et définir un système de suivi et d'évaluation.

Listée par la Banque Mondiale en tant que Programme de DCP, l'INDH se ressource largement dans la philosophie des Objectifs du Millénaire pour le Développement. Elle prône, à ce titre, l'autonomisation des communautés cibles et du tissu associatif qui vont eux-mêmes identifier leurs besoins en matière d'équipements et de services sociaux, d'appui aux activités génératrices de revenus, de contrôle direct des ressources et des décisions sur les choix d'investissement ; lesquelles décisions devraient être étudiées au niveau de chaque commune ou quartier et déclinées sous forme d'ILDH. Le gouvernement marocain avait sollicité, pour structurer sa maîtrise territoriale de la pauvreté, l'expertise de la Banque Mondiale qui a proposé la mise en place d'une sorte de carte de la pauvreté basée sur deux sources principales de données : les enquêtes et le recensement[26]. Construite sous forme d'une base de données périodiquement actualisée, cet outil cartographique est destiné à préciser la définition spatiale des poches de privation sévère au niveau local le plus opérationnel. Les ressources nationales étant limitées, c'est du ciblage de leur affectation que dépend l'efficacité de l'action publique en matière de lutte contre la pauvreté[27].

De son côté, l'engagement du PNUD transparaît dans une trentaine de projets dont le Programme d'appui à l'Initiative Nationale pour le Développement Humain. Co-sponsorisé par le PNUD, la Banque Mondiale et la Coordination Nationale de l'INDH avec un budget total de 342.500 dollars, ce programme lancé en 2008 vise principalement à renforcer la capacité des intervenants marocains à développer des réseaux de partage de connaissances et d'expertises en les initiant à des expériences étrangères de développement local (Brésil) et à des méthodologies de gestion de projets axées sur les résultats, développées sur la base des standards internationaux PRINCE2 (PRojects IN Controlled Environments)[28]. Trois rubriques se voient privilégiées dans cet apprentissage : la maîtrise de l'approche participative, le processus de décentralisation et de mise en convergence et les activités génératrices de revenus. Le programme, Appui aux Réseaux Territoriaux et Thématiques de coopération pour la Gouvernance et le Développement Local au Maroc (ART GOLD Maroc), s'inscrit en prolongement de cet objectif de dissémination et de partage des compétences. S'étalant sur une durée de trois ans du 1er janvier 2007 au 31 décembre 2009 avec un budget global de 8.320.000 dollars, cette initiative « (...) vise à renforcer les stratégies nationales de développement local et de gouvernance (...) ». Les initiateurs du programme tablent à court terme sur « (...) la promotion de la concertation et de la coordination au niveau de la planification locale, le marketing territorial et l'établissement de partenariats durables entre les collectivités locales du Nord et du Sud de la Méditerranée (...) »[29]. S'adressant aux collectivités locales, aux acteurs sociaux et économiques régionaux et aux populations locales, cette initiative présente le mérite de se décliner en harmonie avec les principes de « péréquation régionale » et de « ciblage territorial » consistant à faire bénéficier en priorité les collectivités locales défavorisées, dont certaines provinces du Sud (Guelmim, Es-Smara).

Le Programme de lutte contre la désertification et de lutte contre la pauvreté par la sauvegarde et la valorisation des oasis de Guelmim, Assa et Tata, constitue un des modèles référentiels en matière de développement communautaire dans les régions sud-marocaines. Cofinancé par le PNUD et l'Agence pour la Promotion et le Développement économique et social des Provinces du Sud du Royaume (APDS), ce programme pluriannuel (2006-2011) vise à « (...) maintenir un système d'exploitation et écologique viable en restaurant l'agrosystème oasien (...) », non par la simple mobilisation des experts et des administrations techniques, mais principalement par l'inclusion des communautés de base et de leurs connaissances pratiques en ce domaine. Comme le laissent entendre les documents du programme, l'objectif est de promouvoir un projet de territoire pour le « Pays des Oasis du Sud », engageant un processus inédit de coopération avec les populations au sein d'un « Conseil local de Développement Durable »[30].

Le rapport du PNUD 2007-2008 sur le développement humain a placé le Maroc au 126e  rang[31]. Cet exploit peu flatteur n'a pas manqué d'étonner, sinon de décourager ceux qui mettent en avant la dynamique progressive du pays avec notamment le lancement de l'INDH. « (...) Il faut faire l'effort de lire le rapport dans sa globalité et ne pas se contenter d'une lecture partielle et donc partiale du rapport (...) » avertit Mourad Wahba, le représentant résident du PNUD au Maroc[32]. Le responsable onusien a raison. A la lecture du rapport, on découvre, par exemple, que l'Inde, pourtant puissance émergente, a mérité un classement bien moins flatteur (128e rang avec un IDH de 0.619) que celui du Maroc (0.646). Du reste, bien qu'édité pour le PNUD en 2007, le Rapport mondial sur le développement humain s'est limité aux données statistiquement disponibles, celles de l'exercice 2005. Cette contrainte temporelle ne permettait pas aux experts de cet organe de connaître et de mesurer à leur juste valeur les projections du gouvernement marocain en matière de développement social, ne serait-ce que parce que l'année 2005 correspond à peine à la mise en chantier du plus grand programme de développement humain (l'INDH) que le Maroc indépendant ait jamais connu. On rappellera, à cet égard, que le Royaume a réalisé des progrès en termes de développement humain depuis les années 1960, la valeur de l'IDH étant passé de 0.198 en 1960 à 0.620 en 2002 pour atteindre 0.646 en 2005, soit une multiplication par un peu plus de trois, pendant cette période[33]. C'est dire qu'en réalité, le développement humain est bien plus large que ce que pourrait décrire l'IDH qui n'en est qu'un indicateur. Développé en 1990 par Amartya Sen et son collègue pakistanais, Mahbub ul Haq, cet indice ne mesure pas le niveau réel de développement d'un pays, mais des déficits dans certains secteurs qui doivent faire l'objet d'attention des pouvoirs publics[34].

III.     capital social et développement communautaire au maroc et au sahara 

Ainsi que défini dans un rapport du PNUD sur le Maroc, le développement communautaire, dit aussi décentralisé ou territorial,  « (...) est l'œuvre de réalisation d'actions quantitatives ou/et qualitatives visant à améliorer d'une manière durable les conditions de vie de populations résidant dans un territoire déterminé, sur les plans institutionnel, géographique ou culturel (...) »[35]. C'est un processus qui s'articule fondamentalement autour de trois composantes : développement des compétences communautaires, appui aux activités génératrices d'emplois et de revenus et réalisation de micro-infrastructures sociales et économiques via des investissements ciblant les routes rurales, écoles, centres de santé et infrastructures de petite irrigation. La composante « renforcement des compétences communautaires », de loin la plus importante, consiste à assurer la « démarginalisation » socioculturelle des communautés en renforçant leurs capacités d'établir des diagnostics participatifs, mener des négociations, gérer des conflits, identifier leurs besoins, mettre en œuvre des plans d'action, mobiliser les ressources disponibles, rechercher des financements et entretenir les infrastructures. Autant dire qu'il s'agit là d'une logique d'action ascendante (partant du bas vers le haut) qui rappelle le principe démocratique de subsidiarité fondé en priorité sur la mobilisation des compétences propres d'un territoire ou d'une communauté donnée.

Il se trouve que les références multiples dans l'agenda national marocain aux standards universels susvisés ne sauraient s'analyser comme un alignement systématique sur des référentiels exogènes. Comme le laissent entendre les documents officiels de l'INDH, la lutte contre la pauvreté et le développement communautaire devraient prendre appui sur les compétences culturelles et pratiques des individus et des communautés de base. La logique même d'autonomisation exige des différents médiateurs institutionnels et civils du développement de maintenir un profil bas pour laisser s'exprimer et agir ces compétences. Sur le plan opérationnel, l'INDH, qui s'adosse à une philosophie de développement où les projets se conçoivent et se gèrent localement, se décline en une série d'initiatives locales dites ILDH mobilisant chacune des échelons territoriaux allant de la région aux quartiers et douars. De son côté, le programme transversal de l'INDH mobilise un instrument financier destiné à l'appui des projets visant le renforcement des capacités locales, la formation au montage des activités génératrices de revenus et l'animation socioculturelle. Les « Centres de planification participative », où les populations peuvent co-planifier leur développement, jouent enfin un rôle de facilitateur en dispensant des formations en animation et autres compétences (technologies agricoles, pratiques de la santé, pêcherie, etc.).

On est là au cœur du concept de capital social. En suivant la définition qu'en donne Robert Putnam, son théoricien patenté, ce concept désigne « les normes et les réseaux qui facilitent la confiance, la coopération et l'action collective »[36]. Le capital social se trouve aujourd'hui galvaudé par les agences onusiennes de développement, la Banque Mondiale et le PNUD en particulier, qui en ont fait un des instruments privilégiés en matière de développement et de programmes de lutte contre la pauvreté[37]. Dans le chapitre 8 relatif à l'action publique, et non à la charité, du Rapport mondial sur le développement humain 2003, le PNUD préconise de « recentrer la coopération technique sur le renforcement des capacités», et d'« utiliser les capacités existantes plutôt que d'en créer de nouvelles »[38]. Les auteurs s'alarment dans le même document (chapitre 7 afférent à la mobilisation des populations pour la réalisation des Objectifs) des risques que fait courir aux projets de développement communautaire l'interférence de certaines catégories de médiateurs, plutôt soucieux d'intercepter pour leur propre compte les ressources de l'aide mondiale. Le risque, lit-on dans le rapport, « (...) c'est que la réalisation des Objectifs du Millénaire pour le développement soit sapée par des catégories inflexibles qui s'opposent à la réorientation des ressources vers les plus démunis (...) »[39]. Cette mise au point de l'organe onusien vise la corruption des circuits locaux de médiation, mais principalement les effets pervers de la charité humanitaire. Les médias limitent d'ordinaire la sphère humanitaire aux seules institutions caritatives ; celles-ci ne représentent bien souvent que le rouage d'un dispositif complexe où les sphères politique, économique et militaire concourent pour contrôler, canaliser ou racheter via des « subsides » des situations géopolitiques délicates[40]. Le Sahara occidental marocain, proie convoitée de nombreuses ONG étrangères, a souvent été le théâtre malheureux d'ingérences politiques « par ricochet de l'humanitaire ». Masquer les vrais enjeux géopolitiques de la générosité internationale n'est cependant pas le seul ni le principal méfait de l'humanitaire. Les spécialistes de la question sont nombreux à souligner les dérives idéologiques des ONG caritatives internationales et leurs effets contre-productifs en matière de développement en Afrique et ailleurs[41]. A quelques exceptions près, la charité humanitaire, même géopolitiquement neutre, est coupable d'une idéologie de développement qui pèche par sa tendance à véhiculer et à éterniser le cliché peu idoine, car symboliquement violent et économiquement non productif, de « communautés assistées », simplement bénéficiaires et irrémédiablement incapables de prendre en charge leur propre destin. Alors que le développement participatif incite à apprendre à s'auto-développer en comptant sur ses propres ressources culturelles et matérielles, l'humanitaire entretient l'illusion de la possibilité d'un développement par l'assistance. 

La culture autogestionnaire et les modes de régulation communautaire ne sont pas, du reste, étrangers aux structures basiques de la société marocaine, le sous-ensemble saharien en premier lieu. L'anthropologie sociale de facture structuraliste, qu'on désigne souvent sous le label d'école de la « segmentarité », a mis en exergue cette caractéristique archétypale des tribus marocaines, à savoir leur propension à l'égalitarisme et à l'autogestion. Les travaux pionniers du britannique E. E. Evans-Pritchard sur les structures sociales des populations de l'ensemble saharien soudano-libyen (Nuer, Zandes, Cyrénaïque, etc.)[42] ont été relayés par Ernest Gellner, un autre chef de file de l'école de la « segmentarité », qui a identifié, au moyen d'un tableau ethnographique des plus fouillés[43], les différents types de capital social propres à une structure segmentaire. A en croire cet anthropologue de Cambridge, l'égalitarisme - structural et non point idéologique - des tribus Igurramen Ihansalen du Haut Atlas marocain prédispose les populations d'agro-pasteurs de ces montagnes à puiser en elles-mêmes les ressources nécessaires pour délibérer démocratiquement, définir des besoins et des cadres d'action et édifier des mécanismes d'arbitrage des intérêts et des conflits. Nous croisons ici la notion anthropologique de « bricolage », chère à Claude Lévi-Strauss[44], les «ruses pratiques» du bricoleur étant modestes sur le plan instrumental, mais souvent bien plus porteuses que celles de l'ingénieur.

Le substrat culturel de la société sahraouie est, on le sait, pétri d'une série de valeurs proactives qui font qu'en termes de capital social, les populations des régions sud-marocaines jouissent d'atouts comparables à ceux décrits par Ernest Gellner et autres anthropologues. Côté égalitarisme, la société sahraouie, à l'image de toute collectivité humaine, a ses notables et ses strates sociales plus ou moins différenciées et il se trouve que cette différentiation induite par l'inégalité des richesses et des statuts sociaux est ramenée à ses plus bas niveaux au Sahara, ne serait-ce que parce que les tendances à la différentiation s'y trouvent freinées et modérées par l'effet d'une faible division du travail social. Côté autonomie, on observera que l'homo saharius se signale par la valeur intrinsèquement transcendante qu'il attache à la liberté humaine. Les résistances opposées, au début du 20ème siècle, aux intrusions coloniales franco-espagnoles nous donnent la mesure de l'ancrage de cette valeur. De nos jours, cet attachement à la liberté s'exprime jusque dans des formes de vie jalousement conservées comme l'habillement (la fameuse Deraâ, une tunique large et ample) et l'habitat (Khayma, tente aux dimensions évasées). Les étendues steppiques du Sahara, aux horizons infinis, ouvertes et propices à une mobilité quasiment illimitée seraient plus fonctionnelles et plus affectionnées que les rigidités de la vie urbaine avec ses cloisonnements et ses contraintes d'usage. De même, la passion pour la création poétique s'expliquerait par sa fonction d'aménagement, au bon profit du poète hassani, d'un espace d'expression libre et décontractée de son être et de ses centres d'intérêts. Plus encore, sans éroder le socle identitaire des populations, les courants de modernisation, qui traversent aujourd'hui les régions sud-marocaines, ont eu sur les générations plus jeunes du Sahara un effet manifeste d'enrichissement et d'adaptation du capital social traditionnel. Comme nous le rapporte Mohamed Cherkaoui dans une étude dédiée à la question[45], un des effets immédiats de la décrue de l'analphabétisme et de la scolarisation généralisée dans ces régions est d'avoir réussi le décloisonnement culturel, technique et socioéconomique de la jeunesse sahraouie. Autant dire que les ingrédients classiques d'un capital social mobilisable à des fins d'autonomisation communautaire (compétence, initiative, partage, confiance, consultation, solidarité, etc.) sont là pour s'approprier et prolonger les différentes initiatives lancées au niveau national.

Il n'est pas lieu ici de brosser un tableau exhaustif de toutes ces initiatives tant il est vrai que le territoire national renvoie de lui l'image d'un immense chantier ouvert sans répit. Sur le plan proprement saharien, on se limitera à noter que l'année 2004 a correspondu au lancement d'un programme global de développement des trois régions de Guelmim-Esmara, Laâyoune- Boujdour-Sakia El Hamra et Oued Eddahab-Lagouira, avec un portefeuille substantiel d'investissements s'élevant à 7,20 milliards de dirhams. Ces investissements publics font un écho évident aux fameuses capabilités d'Amartya Sen, puisque les quelques 226 projets programmés par les autorités marocaines tranchent par leur souci de renforcer les accessibilités liées aux infrastructures sociales de base : habitat, développement urbain, village de pêche, eau, électrification, environnement, routes, ports, artisanat, agriculture ou élevage. Au sein de ce programme global, une composante prioritaire a été lancée pour une tranche pluriannuelle de cinq ans (2004-2008). Piloté par l'Agence pour la Promotion et le Développement économique et social des Provinces du Sud du Royaume (APDS), ce programme prioritaire représente 60% du portefeuille global susvisé[46].

Les différents intervenants institutionnels engagés au niveau des régions sud-marocaines, entre autres, l'APDS, le Conseil Royal Consultatif des Affaires Sahariennes (CORCAS), les Comités locales de développement humain et  les Centres régionaux d'investissement, mobilisent chacun un savoir-faire très porteur en termes de diagnostic territorial, de rapport pédagogique avec les citoyens et de capitalisation des compétences communautaires. Qu'il s'agisse de la création de la « Maison du Citoyen », des villages de pêche, de la sauvegarde des sites oasiens de la région de Guelmim, du programme « Maisons de l'Initiative »  ou de l'accès aux utilités urbaines, l'observateur sera toujours assuré de recueillir des échos tangibles sur l'étonnante synergie, sinon la complicité parfaite entre les populations et les intervenants institutionnels. Les prémices de l'autonomie interne sont déjà là.


 


[1] Narayan Deepa, Robert Chambers, Meera K. Shah, Patti Petesch., «Voices of the Poor : Crying Out for Change»,    publié par Oxford University Press pour la Banque Mondiale, New York, 2000.

[2] Sur la question, cf. Sakiko Fukuda-Parr et al., Rapport mondial sur le développement humain 2003. « Les Objectifs du Millénaire pour le développement : Un pacte entre les pays pour vaincre la pauvreté humaine », Paris, publié par Economica pour le PNUD. Sur les Objectifs du Millénaire pour le Développement en Afrique, cf. Ahmed Rhazoui et al., « L'Afrique et les Objectifs du Millénaire pour le Développement », Paris, Economica, 2005.

[3] PNUD, « Maroc : Rapport de développement humain 2003. Gouvernance et accélération du développement humain », Rabat, 2003, p. 7.

[4] Allusion ici est faite à l'ouvrage percutant d'Henri-Louis Védie, « Une volonté plus forte que les sables. L'expérience du développement durable des régions sud-marocaines », Paris, Editions Eska, 2008.

[5] Bertrand Badie, « La fin des territoires. Essai sur le désordre international et sur l'utilité sociale du respect », Paris, Fayard, 1995 ; José L. García-Aguilar, «The Autonomy and Democracy of Indigenous Peoples in Canada and Mexico »,  The ANNALS of the American Academy of Political and Social Science, vol. 565, n°1, 1999, p. 79-90.

[6] Abdelhamid El Ouali, « Autonomie au Sahara. Prélude au Maghreb des régions », Londres, Stacey International, 2008, p. 21.

[7] Ibid., p. 22.

[8] Ulrich Beck, « La société du risque. Sur la voie d'une autre modernité », Paris, Flammarion, 2001.

[9]  Ibid., p. 89.

[10] Habermas Jürgen, « L'intégration républicaine. Essais de théorie politique », Paris, Fayard, 1998 et « Ecrits politiques. Culture, droit, histoire», Paris, Flammarion, 1999. Cf. aussi Frédérick-Guillaume Dufour, « Patriotisme constitutionnel et nationalisme. Sur Jürgen Habermas », Montréal, Liber, 2001 ; Lacroix Justine, « Patriotisme constitutionnel et identité postnationale chez Jürgen Habermas », dans Rainer Rochlitz (dir.), « Habermas. L'usage public de la raison ». Paris, PUF, 2002, p. 133-160.

[11] Comme la définit Amartya Kumar Sen, la capabilité désigne « (...) les diverses combinaisons de fonctionnements (états et actions) que la personne peut accomplir. La capabilité est, par conséquent, un ensemble de vecteurs de fonctionnements qui indiquent qu'un individu est libre de mener tel ou tel type de vie (...) ». Cf. « Repenser l'Inégalité », Paris, Le Seuil, 2000, p. 65-66. Cf. aussi du même auteur, « Un nouveau modèle économique. Développement, justice et liberté », Paris, Odile Jacob, 2000.

[12] José Garcia Aguilar, «The Autonomy and Democracy of Indigenous Peoples in Canada and Mexico », op. cit.

[13] Cf. « Document de Synthèse du Rapport Général », janvier 2006, pp. 33-34.

[14] Lire, à titre d'illustration, Vellas Pierre, « L'Organisation des Nations Unies et le Développement Communautaire des Régions retardées », Paris, Sirey, 1959, Maurice Milhaud, « L'assistance technique et la méthode du développement communautaire », « Revue Tiers Monde », tome 2, n° 5, 1961,  pp. 108-112 ; cf aussi du même auteur, « Le développement communautaire, instrument de développement économique et social en Afrique », « Revue Tiers Monde », vol. 3, n° 9-10, 1962, p. 313-320 ; Julien Quirino-Lanhounmey, « Le développement communautaire en Afrique noire », « Politique étrangère », vol. 29, n° 2, 1964, pp. 161-180 ; Yves Goussault, « La participation des collectivités rurales au développement », « Revue Tiers Monde », tome 2, n° 5, 1961,  pp. 27-40.

[15] Bruno Sarrasin, « Ajustement structurel et lutte contre la pauvreté en Afrique. La Banque mondiale face à la critique », Paris, L'Harmattan, 1999.

[16] Jean-Michel Severino, « Refonder l'aide au développement au XXIe siècle », « Critique internationale », n°10, janvier 2001, p. 76.

[17] Banque Mondiale, « Rapport sur le développement dans le monde 2000-2001. Combattre la pauvreté », Paris, Ed. Eska, 2001, 382 p.

[18] Banque Mondiale, « Guide de Référence pour l'analyse sociale. Intégration des dimensions sociales dans les projets appuyés par la Banque », Ed. Département du Développement Social, août 2002, p. 19.

[19] Jane Palier, Benoît Prevost, « Le développement social. Nouveau discours et idéologie de la Banque Mondiale ». Colloque international « Etat et régulation sociale. Comment penser la cohérence de l'intervention publique ? », Centre d'Economie de la Sorbonne (CES). Équipe Matisse, Paris, septembre 2006, p.1.

[20] World Bank, « Empowerment and Poverty Reduction : A Sourcebook », Washington DC, 2002, p. 11.

[21] Jean-Philippe Platteau, « Le développement décentralisé, stratégie de réduction de la pauvreté ? », « Afrique contemporaine », n° 211, 2004/3, p. 160 ; cf. aussi du même auteur, « Efficacité de l'aide et développement décentralisé », « Reflets et Perspectives de la vie économique », tome XLII, 2003/2, pp. 21-27.

[22] Ibid., p. 161 ; cf. aussi Maxime Lebovics, « Analyse des apports et des contraintes du développement participatif », « Afrique contemporaine »,  n° 223-224, 2007/3-4, pp. 403-432.

[23] Banque Mondiale, « Le développement communautaire participatif », consultable sur le site de la Banque Mondiale : http://web.worldbank.org/

[24] http://web.worldbank.org/

[25] Cécile Fruman, « La Banque mondiale et l'Initiative Nationale de Développement Humain (INDH) », «Nawafid», mai 2006, n°2, p. 48 et suiv.

[26] Banque Mondiale, « Royaume du Maroc : Rapport sur la pauvreté. Comprendre les dimensions géographiques de la pauvreté pour en améliorer l'appréhension à travers les politiques publiques », Ed. Groupe du Développement économique et social, Rapport n° 28223-MOR, septembre 2004, p. 18 et suiv.

[27]Ahmed Lahlimi Alami, « La carte de la pauvreté communale au Maroc », « Nawafid », septembre 2004, n°3, p.13.

[28] Cette méthode plaide que tout agent gestionnaire doit, pour maîtriser l'implémentation de son projet, tenir compte des facteurs changeants de l'environnement. L'acronyme PRINCE signifie « PRojects IN Controlled Environments ». Initialement développée en 1989 par la Central Computer and Telecommunications Agency (Royaume-Uni) comme norme de Gestion de Projet dans le domaine des Technologies de l'Information, cette méthode a été flexibilisée en 1996 (PRINCE2) pour s'adapter à des projets de types et d'envergures différents.

[29] « ART GOLD MAROC/Appui aux Réseaux Territoriaux et Thématiques de Coopération pour la Gouvernance et le Développement Local au Maroc», Ministère de l'Intérieur (Direction Générale des Collectivités Locales), PNUD, Fonds des Nations Unies pour la Population (UNFPA), Ministère des Affaires Etrangères et de la Coopération, p.1.

 [30] Mostafa Madbouhi, « Programme de lutte contre la désertification et lutte contre la pauvreté par la sauvegarde et la valorisation des oasis dans la province de Tata »,  Centre d'Echange d'Information sur la Biodiversité du MAROC, 28 décembre 2006, consultable sur le site : http://www.biodiv.be/maroc.

[31] PNUD, « Rapport mondial sur le développement humain 2007/2008 », Paris, Éditions La Découverte, 2007, p.231.

[32] Interview avec Mourad Wahba, le représentant résident du PNUD au Maroc, accordé au quotidien marocain « Le Matin », publié le 23 juin 2008.

[33] Centre d'Etudes et de Recherches Démographiques (CERED), Haut Commissariat au Plan, « Politiques de population et développement humain au Maroc : bilan des cinquante années passées », Rabat, 2006, p. 11.

[34] L'IDH est un indice composite pour mesurer la capacité de l'être humain à élargir ses possibilités dans la vie à partir d'un triple critère (santé, éducation, revenu) : l'espérance de vie (vivre longtemps et en bonne santé), le taux d'alphabétisation (acquérir des connaissances) et le niveau de vie qui renvoie à l'accès aux ressources indispensables à un niveau de vie décent. On a souvent reproché à la version du PNUD de l'IDH version PNUD de simplifier à l'extrême la grande complexité et les ramifications de la notion de développement humain. Pour une synthèse critique, cf. Simeon Fongang, « L'indicateur de développement humain du PNUD », Paris, L'Harmattan, 2000.

[35] Cf. « Maroc : Rapport de développement humain 2003. Gouvernance et accélération du développement humain », PNUD et Haut Commissariat au Plan, Rabat, 2003, p. 33.

[36] Jérôme Ballet, Roland Guillon (dir.), « Regards croisés sur le capital social », Paris, L'Harmattan, 2003, p. 7 ; cf. aussi Jérôme Ballet et Katia Radja, « Le capital social en action. Territoires et transferts », Paris, L'Harmattan, 2003.

[37] World Bank, « Social capital, poverty and the informal sector. Research proposal ». Poverty Group, Washington, 1998.

[38] PNUD, « Rapport mondial sur le développement humain 2003 », Op.cit, p. 151.

[39] Ibid., p. 133.

[40] Emil Cock,  « Le dispositif humanitaire. Géopolitique de la générosité »; Paris, L'Harmattan; 2005 ; Bernard Hours, « L'idéologie humanitaire ou le spectacle de l'altérité perdue ». Paris, L'Harmattan, 1998.

[41] Grünewald François (dir.), « Bénéficiaires ou partenaires. Quels rôles pour les populations dans l'action humanitaire ?», Paris, Karthala, 2005.

[42] Edward Evan Evans-Pritchard, « Les Nuer. Description des modes de vie et des institutions politiques d'un peuple nilote », Paris, Gallimard, 1968. Sur la Libye, cf. du même auteur, « The Sanusi of Cyrenaica », London, Oxford University Press, 1949.

[43] Ernest Gellner, « Les Saints de L'Atlas », trad. de l'anglais par Paul Coatalen, Paris, Ed. Bouchène, 2003.

[44] Claude Lévi-Strauss, « La pensée sauvage », Paris, Ed. Plon, 1960, p. 27.

[45] Mohamed Cherkaoui, « Le Sahara, Liens sociaux et enjeux géostratégiques ». Oxford, The Bardwell Press, 2007.

[46] Soit un coût de 4,37 milliards de dirhams. Cf. APDS, « Programme de développement des provinces du Sud du Royaume », 2004-2008, p. 14.

Abderrahim El Maslouhi
Professeur à la faculte de droit de rabat-agdal

Toute reproduction ou édition du contenu de ce site totale ou partielle est strictement interdite.